Dans la tête d’un champion

Baki : « Sans mental, le physique ne sert à rien »

À quelques semaines de sa première défense de ceinture, le prodige du MMA français nous ouvre les portes de son univers. Entre lucidité brutale et philosophie martiale, rencontre avec un combattant qui pense autant qu’il frappe.

Propos recueillis par ( J’ecris quel nom?) • Septembre 2025

Ils sont rares, ces moments où un champion accepte de vraiment se livrer. Pas de bullshit marketing, pas de phrases toutes faites pour plaire aux sponsors. Juste la vérité brute d’un mec de 24 ans qui comprend mieux que quiconque ce qui se joue vraiment dans une cage.

Baki, c’est ce genre de combattant qui vous force à réévaluer ce que vous pensiez savoir sur le MMA. Le 18 octobre prochain, il affrontera Jordan Zebo pour sa première défense de titre. Mais avant ça, il nous a accordé cette interview. Et croyez-moi, ça inspire.

Le mental, cette arme invisible

Salut Baki. On approche du combat, comment tu te sens ?

Je me sens super bien. La préparation suit son cours, on perd le poids tranquillement. On sera prêt le jour J, Inshallah.

Parlons franchement : t’as montré un mental de malade face à Doumbé, avec une partie du public qui scandait « Baki t’es mort ». Si tu devais choisir entre le mental et le physique, tu prends quoi ?

Le mental, sans hésiter. Parce que sans mental, le physique ne sert absolument à rien. Alors qu’avec du mental, même avec un mauvais physique, tu peux faire quelque chose. Le combat, on peut très aisément dire que c’est 80% de mental.

80% de mental. C’est énorme comme chiffre. Du coup, comment tu gères les moments de doute ? Parce qu’on te dit tous « t’es fort, tu vas gagner », mais toi, dans ta tête, ça se passe comment ?

Je suis quelqu’un de très lucide qui voit les choses telles qu’elles sont. Je ne me mets ni dans un rêve, ni dans une situation où je désespère. Je vois mes qualités, voilà. Il n’y a vraiment aucun problème par rapport à ça. Je n’évalue ni ne sous-évalue mon adversaire, je l’évalue à sa juste valeur.

Cette lucidité, c’est ta vraie arme secrète en fait ?

Exactement. Beaucoup de combattants se perdent soit dans l’excès de confiance, soit dans la peur. Moi, je reste au milieu, je vois les choses telles qu’elles sont

La combativité : un truc que 95% des pros n’ont pas

Pour toi, quelle est LA qualité primordiale pour devenir un bon combattant et le rester ?

Pour moi, c’est une question de mentalité et de combativité. Certaines personnes peuvent s’entraîner des heures et des heures, mais s’il y a un blocage mental et qu’elles n’ont pas ce combat en elles, elles n’y arrivent pas. La clé principale, c’est vraiment d’avoir cette combativité en soi.

Attends, tu penses qu’il y a peu de combattants qui ont cette qualité ?

Alors, il y en a pas peu en nombre absolu, parce qu’il y a quand même beaucoup de combattants MMA. Mais si on doit donner un pourcentage des combattants pros qui ont vraiment ce mindset de combattant en eux, qui cherchent la confrontation et n’ont pas peur de ça, je dirais qu’on est aux alentours des 5%. Après, il y a des degrés, mais pour moi, 95% sont plus des athlètes que des combattants.

 5%. C’est violent comme stat.

C’est la réalité. Tu peux être un athlète incroyable techniquement, mais si t’as pas ce truc en toi, cette vraie combativité, tu ne seras jamais au sommet.

L’objectif profond : le seul carburant qui tient la distance

Je voulais rebondir là-dessus parce que je trouve ça fascinant. Moi, avec les athlètes d’endurance de haut niveau, je parle souvent de motivation et de capacité d’apprentissage sur la durée. Tu penses que c’est valable pour tous les sports ?

C’est totalement vrai. La discipline et la motivation peuvent très rapidement s’estomper, surtout quand on a facilement accès au confort. Dans le monde d’aujourd’hui, il est facile d’avoir un toit, de la nourriture, une femme, etc. On peut très rapidement tomber dans un confort qui nous fait ralentir sur notre objectif.

Donc comment tu luttes contre ça ?

Il faut avoir un objectif qui a une raison d’exister, une raison assez lourde pour passer outre ce confort. Il faut que cet objectif devienne une raison de vivre. Si tu veux devenir le meilleur combattant du monde juste parce que tu aimerais bien l’être, ça suffira largement pas par rapport à quelqu’un qui veut le devenir pour une raison très précise.

Genre ?

Par exemple une promesse faite à sa mère avant qu’elle meurt. C’est peut-être un peu cliché, mais il y a une raison beaucoup plus profonde que le mec qui veut juste une ceinture autour de sa taille.

Donc c’est une pensée qu’il faut nourrir constamment ?

Exactement. Plus l’objectif est important pour soi et plus une raison découle de cet objectif, plus on aura la force de continuer. C’est vraiment ça.

Ce que personne ne voit dans les entraînements

Beaucoup de gens ont une idée fausse des entraînements de combattants. Qu’est-ce qu’ils ignorent le plus ?

Une chose qui est au-delà du combat, au niveau du très haut niveau, qui est négligée : la répétition des bases. Ce qui marche le mieux, que ce soit à haut niveau ou bas niveau, ce sont les bases bien faites. Les combattants de haut niveau qui visent le sommet répètent des mouvements basiques très régulièrement.

C’est la phrase « vaut mieux affronter quelqu’un qui a mille techniques que celui qui a répété 10 000 fois la même technique », non ?

Exactement. Celui qui a répété 10 000 fois la même technique est beaucoup plus dangereux. Cette répétition est une des seules manières d’atteindre le haut niveau, sinon on n’a pas les armes.

Quand la prépa physique devient un champ de bataille

Est-ce que tu as un souvenir d’une séance où tu t’es dit « là j’atteins mes limites » et tu as réussi à trouver le truc pour te dépasser ?

Les moments les plus difficiles que je subis, c’est surtout dans les phases de préparation physique, parce que c’est vraiment là qu’on va chercher à se mettre dans le mal. Une séance de sparring où on se retrouve dans le mal, c’est une séance qui pour moi n’a pas lieu d’être.

Ah ouais ? Pourquoi ?

Parce qu’un sparring doit ressembler théoriquement à un combat, et on n’est pas censé dans un combat aller dans des retranchements tels qu’on n’en peut plus. Les gros souvenirs où je suis fier de moi, c’est dans les préparations physiques. Il y a énormément de moments où, genre, j’y croyais pas, je me disais « non, il faut que je fasse tel score et ça va être chaud », et pourtant j’ai fait, et j’ai même parfois fait mieux que ce que j’avais prévu de base.

Donc on revient sur l’objectif profond qui te fait te dépasser ?

Ouais, exactement.

La douleur : une information, pas une fatalité

Avec le temps, est-ce que la douleur, tu apprends à l’aimer ou à l’accepter ? Ou dès le début, tu as accepté de prendre des coups ?

Il y a deux manières d’utiliser le mot « accepter ». Il y a l’acceptation parce que ça fait partie du jeu et que ce n’est pas fatal, mais il faut comprendre que ce n’est pas l’objectif de prendre des coups. J’ai jamais aimé les coups, j’ai jamais apprécié en prendre, mais j’ai toujours compris que ça fait partie du jeu.

Et la douleur en général ?

Quand on dit qu’on doit apprendre à l’aimer, c’est pas comme si on devenait masochiste. Quelqu’un qui aime la douleur, c’est plutôt avoir une telle compréhension, une telle volonté de réussir que cette douleur est retranscrite par notre cerveau comme la chose nécessaire pour réussir. Une souffrance n’est réellement une souffrance que lorsqu’elle est absurde, qu’elle n’a pas de sens. Quand elle a du sens, elle n’est pas si intolérable.

La douleur n’est qu’une information, en gros ?

Exactement. C’est une information et en fonction de cette information, on réagit. Quand on comprend que c’est une information, on se dit qu’elle est là et que c’est normal. Mais parfois l’information peut être là sans raison, et c’est là que c’est désagréable.

Les armes invisibles : visualisation et analyse

En dehors des entraînements, qu’est-ce que tu fais pour progresser ? Visualisation, analyse ?

Je fais énormément de visualisation. Pas de manière structurée avec un temps donné, mais de manière automatique. Si on parle d’une journée où je suis en préparation, un haut pourcentage du temps sera dédié à penser à mon combat, aux situations, à comment elles pourraient se passer. J’imagine énormément.

Et l’analyse vidéo ? Quand je te rejoins en fin de prépa, tu fais beaucoup d’analyses que tu as déjà faites au préalable.

D’ailleurs, c’est toi qui m’as dit un jour en fight week, et ça a bien résonné en moi : « Le nerf de la guerre, c’est l’information. » C’est totalement vrai. À partir du moment où on a une info, on a un avantage certain sur une situation donnée. Ça fait littéralement toute la différence.

Tu peux développer ?

Prends l’exemple de la bataille des Thermopyles. Le petit traître qui est allé donner l’information qu’il y avait un passage de l’autre côté aux Perses, cette information a changé toute la situation de la guerre. Donc clairement, s’il y a un endroit où je peux récupérer une information, je ne vais vraiment pas me gêner. Même si parfois les informations ne sont pas très utiles, pour moi ce n’est pas une perte de temps, c’est que du bonus.

Dans la cage : le moment de vérité

Qu’est-ce qui se passe dans ta tête pendant les 10 premières secondes dans la cage ?

C’est une question intéressante parce que même si j’ai 11 combats, les 10 premières secondes dans la cage représentent moins de 2 minutes en tout dans ma vie. Sur 24 années, 1 minute 50, c’est dur de définir précisément. On pense à énormément de choses, on a cette petite appréhension, on a l’impression que c’est un rêve. On a tellement pensé à ce moment qu’on se dit : « Ce mec est vraiment en face de moi et je m’apprête à me battre avec lui. »

L’art de ne rien montrer

Quand tu prends un coup violent, qu’est-ce que tu fais pour ne pas le montrer ?

Je cache simplement la douleur de manière neutre. Essayer de rire ou montrer que ça ne nous a pas fait mal, c’est une information qui montre qu’en réalité, si. Si tu n’avais vraiment rien eu, tu n’aurais rien fait. Après, parfois en combat, on n’est pas dans notre état normal et on peut sourire pour se le prouver à soi-même plutôt que pour tromper l’adversaire.

Et pour l’instant, t’as pas pris de gros coups ?

J’ai toujours pas pris de gros coups dans ma carrière et j’espère que ça durera.

Le dialogue avec les coachs

Est-ce que tu entends vraiment la voix de tes coachs quand tu combats ou tout disparaît ?

J’entends la voix de mes coachs et même très bien. Par contre, ce n’est pas parce que j’entends que j’applique forcément tout. On n’est pas un personnage de jeu vidéo. Les coachs ont une manette en main, ils donnent les directives, mais je suis le combattant et je traite les informations.

Donc tu fais le tri ?

Exactement. Il y a des situations où, même si dans un point de vue extérieur on pense que telle chose pourrait passer, ce n’est pas forcément ce que je ressens sur le moment présent. Le ressenti est très important. C’est pour ça aussi que parfois j’esquive des coups très in extremis : ce n’est pas parce que j’ai des réflexes de ouf, mais parce que je sentais un truc arriver déjà.

C’est quoi ce ressenti concrètement ?

Parfois, ils peuvent te dire « dégage-lui cette main », mais tu n’y arrives pas, il est trop fort physiquement. Ça, le coach ne le voit pas. Ou alors la personne s’apprête à attaquer. Tu ne sais pas pourquoi, tu ne sais pas comment l’expliquer, mais tu sais qu’elle va attaquer là, tout de suite.

La pression : combat vs réseaux sociaux

C’est plus dur de gérer la pression d’un combat ou la pression des réseaux sociaux et de l’engouement autour de toi ?

La pression du combat est quand même bien plus importante. Les réseaux sociaux n’ont jamais été quelque chose que je prenais très au sérieux, mis à part pour le professionnel. La gestion des commentaires ne m’a jamais vraiment mis de pression.

Pourquoi le combat te met plus de pression ?

Je vais être vu par des gens de manière physique, mes proches seront présents. Je suis quelqu’un qui n’aime pas décevoir mes proches, ma famille. C’est quelque chose de beaucoup plus compliqué à gérer qu’une pression sur les réseaux sociaux.

Je me souviens du conseil que tu avais donné à Khamzat : « Que les gens parlent mal ou bien de toi, le plus important c’est qu’ils parlent de toi. »

Exactement. L’erreur, c’est qu’ils ne parlent plus de toi. Et on oublie une autre chose : le plus important pour un combattant, c’est de gagner. Tu peux bien communiquer, si tu perds, la finalité c’est que les gens t’ont vu perdre et sur le long terme, c’est de ça qu’ils vont se souvenir.

L’invincibilité, ça attire ?

Tant que tu gardes cette magie, cette invincibilité que les gens ont en te voyant, tu ne décevras jamais la foule. Que tu gagnes, que tu parles mal ou pas, les gens vont regarder parce que l’invincibilité et la force, ça attire, quoi qu’on en dise.

Rester soi-même sous les projecteurs

T’es assez jeune encore. Comment tu fais pour rester toi-même alors qu’il y a des milliers de gens qui projettent une image sur toi ?

C’est assez naturel personnellement. Je ne prends pas l’avis des gens très au sérieux, que ce soit au niveau de la critique ou des compliments. Comme je t’ai dit, je suis quelqu’un qui voit les choses telles qu’elles sont. Je pense qu’avec le travail que je fournis, c’est normal qu’il y ait un retour sur investissement en termes de niveau.

T’as jamais eu envie de couper avec la célébrité, de redevenir une personne lambda ?

Je ne pense pas être connu à ce point pour dire ça. J’ai quand même des moments où je peux marcher dehors sans me faire harceler. Je suis dans un mélange des deux où on peut me reconnaître, mais je ne vais pas être entouré. Je ne suis pas quelqu’un qui va marcher avec des agents de sécurité toute la journée. Je suis dans une situation assez correcte et je ne me plains pas.

Le combat à venir : affronter un ancien partenaire

Tu vas affronter ton ancien partenaire d’entraînement Jordan Zebo. Ça change quelque chose pour toi ?

C’est un combat que je n’aurais pas forcément voulu faire à la base, parce que c’est un ancien partenaire d’entraînement. Mais à partir du moment où il a signé le contrat, pour moi c’est quelqu’un qui veut venir toucher à mes biens et à ce que j’ai construit. Je ne vois pas de problème à me débarrasser d’un adversaire dans ce genre de situation. Je n’hésiterai pas du tout à lui faire du mal.

Rien de personnel, c’est juste ton travail ?

Exactement. Rien de personnel.

Les inspirations d’un champion

Si tu pouvais conseiller un film, un jeu vidéo, un livre, quelque chose qui pourrait apporter aux gens ?

Le problème, c’est que les films vraiment exceptionnels sont forcément très connus. Mais pour un film pas très connu, j’ai bien aimé Avengement. On voit un mec qui n’a plus rien à perdre, qui est en prison et qui se bat juste pour se battre. Cette sensation de voir un mec qui n’en a plus rien à foutre, c’est quelque chose qui résonne en moi. C’est le genre de personnage auquel j’aime bien m’identifier.

Et un jeu vidéo ?

Skyrim. C’est un jeu archi-complet. J’aime bien l’immersion et l’ambiance. L’univers de Skyrim, c’est un peu une « safe place » pour moi, un endroit où je me sens bien.

Un livre ?

Le Traité des Cinq Roues, que je cite souvent, mais on peut aussi citer le Dokkōdō, du même auteur, Miyamoto Musashi. Ce sont des règles de vie qui, si elles sont respectées et comprises, peuvent apporter énormément de succès dans la vie de chacun, peu importe le chemin choisi.

Et après ?

Tu as une idée de ce que tu feras après ta carrière de combattant ?

Je n’y pense pas encore. Je n’aime pas penser à ce que je vais faire après un événement. Pour moi, là tout de suite, ma vie se terminera au combat du 18 octobre. Il y a toujours une part en moi qui se dit « il y a le combat ». Ce sera un autre Baki après le combat.

C’est violent comme vision, non ?

Ce qui est choquant, c’est que cette différence entre avant et après un combat se fait en très peu de temps. Une semaine après le combat, j’ai l’impression que c’était il y a six mois. Cette sensation mériterait d’être étudiée, vraiment.

Tu te souviens de tous tes combats ?

Je peux me rappeler de chaque date de combat que j’ai eu, chaque nom et prénom de mon adversaire, au jour près. C’étaient des dates tellement importantes pour moi qu’elles ont résonné un nombre de fois incalculable dans ma tête. Je ne les oublierai jamais.

Rendez-vous le 18 octobre pour voir si la philosophie et la préparation l’emporteront sur l’amitié passée. Une chose est sûre : Baki ne fera pas de quartier.